Mario Allard et Benjamin Deschamps dans La Scena

Off Jazz Festival, Montréal, octobre 2017. (Prise 1)

 Soirée galvanisante avec les quintettes de Mario Allard et de Benjamin Deschamps

8 octobre Upstairs Jazz & Grill, Montréal

La soirée débute sur les chapeaux de roue avec le très énergique quintette de Mario Allard. Dix ans après son premier album, le saxo alto et chef de groupe signe son second opus, Diaporama, évocation en musique de souvenirs et instants d’une vie. Durant cette décennie, il s’est consacré à la recherche et aux études personnelles, dont une période passée à New York auprès du ténor Donny McCaslin et une autre à McGill, où il a complété sa maîtrise en interprétation jazz l’an dernier.

Les pièces, jouées selon l’ordre de l’album, démontrent une grande compréhension du langage. Leur facture varie énormément : rythmes changeants et tachycardiaques dans Snowden, mélodie veloutée et aérienne dans Blizzard évoquant l’hiver québécois, écriture à trois voix dans Filature ou encore séquences hachurées en homorythmie dans Street Business. Les différentes facettes du langage musical viennent colorer chaque morceau d’un souffle singulier et rafraîchissant avec en fil rouge des dialogues musclés entre le saxo et le trompettiste David Carbonneau, chacun d’eux ciselé et exécuté avec une précision d’orfèvre, et ce, dans une explosion d’énergie qui ne tarit pas un instant. Les compositions d’Allard, huit au total, sont bien encadrées, mais restent assez souples pour laisser ces jazzmen exprimer leur individualité. Certains solos s’aventurent dans des contrées plus exotiques et soulèvent même par moments des sourires et regards complices entre les musiciens. Doué d’une inventivité quasi inépuisable, le batteur Alain Bourgeois mérite une mention spéciale pour son énergie débordante. Mario Allard, pour sa part, y est allé de solos d’une grande intelligence, articulant un discours riche en idées, puisées à même les éléments-clés de chaque pièce. Difficile d’imaginer une meilleure ouverture de soirée que cette prestation enlevante.

La section rythmique d’Allard (Charles Trudel, p.; Sébastien Pellerin, cb. et Alain Bourgeois, btr.) était également présente pour la deuxième partie de la soirée, le trio rejoint par le tromboniste Jean-Nicolas Trottier et leur chef, le saxophoniste alto Benjamin Deschamps. Lauréat du prix Révélation Radio-Canada Jazz de cette année, le saxo s’appuie sur un savoir-faire considérable en matière d’écriture orchestrale, ses pièces Demi-nuit et Monélia étant deux bons exemples. Ailleurs, notamment dans Si et seulement si, il semble à la hauteur des défis qu’il se pose, car il utilise en guise d’introduction une série de onze notes (hendécaphonique en jargon du métier), la note manquante étant le si dans ce qui est un simple blues en do, pourtant habillé de manière méconnaissable.

Benjamin Deschamps termine en ce moment sa maîtrise en interprétation jazz à McGill. Son parcours est semé de plusieurs belles expériences, entre autres, une tournée en Pologne l’an dernier avec l’ensemble Odd Lot de Jacques Kuba-Séguin, un périple européen avec le groupe Forever Gentlemen et plusieurs tournées canadiennes, dont une avec la trompettiste Rachel Therrien. Quatre ans après sa formation, le quintette de Benjamin Deschamps a lancé Demi-nuit (MCM Records) au printemps. L’écoute du disque et du concert nous permet d’apprécier la fraîcheur des couleurs sonores et un sens raffiné de la composition qui mettent en évidence un aspect fondamental du jazz : l’importance de l’individu.

Au cœur du répertoire, Prophétie est une suite en trois mouvements qui met à nu chacun des membres. Ceux-ci se dévoilent à tour de rôle en soliste devant le public qui assiste alors à un véritable tête-à-tête où la pensée des artistes trouve toujours un juste degré d’expression musicale. Alertes et sur le qui-vive à chaque instant sur scène, les interprètes sont à la hauteur de la situation malgré la complexité des compositions. Tout semble couler dans un jeu en clair-obscur, à l’instar de l’illustration bleu-indigo en couverture du disque. Le langage recherché de cette musique a de quoi surprendre, car le quintette se lance volontiers dans des sentiers inexplorés, mais s’assure aussi d’un juste équilibre entre l’expression individuelle et le jeu d’ensemble. L’été prochain, cette formation prendra la route des festivals de jazz au Canada. Souhaitons à ces messieurs un accueil des plus chaleureux.

Author : (Benjamin Goron (Texte et photo))